5 novembre 2026 - Melina Tiphticoglou
Séparation parentale: du conflit à la coopération
Longtemps centrées sur l’affrontement judiciaire, les procédures de séparation évoluent. En Valais, le projet de Consensus parental propose de faire coopérer les professionnel-les, d’intervenir rapidement et de placer l’enfant au cœur des préoccupations. Une approche dont les premiers résultats sont encourageants et qui était au cœur d’un colloque international.

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Chaque année en Suisse, près de 13’000 mineur-es vivent la séparation de leurs parents. Parmi les quelque 16’000 divorces prononcés annuellement, soit environ 41,5% des mariages, un sur deux entraîne des enfants dans son sillage. À cela s’ajoutent les enfants de couples non mariés, qui n’apparaissent pas dans ces statistiques. Derrière ces chiffres se cachent des familles contraintes de trouver de nouveaux repères: réorganiser le quotidien, définir des modalités de garde, régler les questions financières et apprendre à être parent autrement. «La séparation est une étape de vie extrêmement difficile, observe Laure Clivaz Strehmel, médiatrice familiale et collaboratrice de la Children’s Rights Academy, une plateforme de formation continue rattachée au Centre interfacultaire en droits de l’enfant (CIDE) de l’UNIGE. Les parents doivent faire le deuil de la famille rêvée. C’est souvent une expérience douloureuse, marquée par des émotions intenses et parfois contradictoires, comme la colère, la tristesse, la culpabilité ou la honte. Dans ces moments, les familles ont souvent besoin d’être accompagnées pour retrouver un équilibre.»
Depuis une dizaine d’années, les professionnel-les constatent que les procédures de divorce classiques, fondées sur la confrontation des deux parties devant les tribunaux, n’aident pas les familles à trouver ce nouvel équilibre. Elles tendent au contraire à favoriser un climat conflictuel dont chacun-e sort affecté-e, les enfants en premier lieu. Or, les spécialistes s'accordent aujourd’hui sur un point: ce n’est pas la séparation en elle-même qui est préjudiciable aux enfants, mais leur exposition prolongée aux crises parentales. Lorsque celles-ci s’enlisent, l’enfant peut se retrouver pris-e dans un conflit de loyauté, se sentir contraint-e de choisir un camp et voir sa relation avec l’un de ses parents se détériorer. À moyen terme, ces situations peuvent influer sur son développement et, plus tard, sur sa capacité à nouer des relations de confiance avec les autres.
Modèles innovants
Cet état de fait a conduit les autorités valaisannes à repenser, dès les années 2010, la prise en charge des séparations conflictuelles. Des constats de terrain, ainsi qu’un rapport de l’Observatoire cantonal de la jeunesse ont mis en évidence la nécessité de développer de nouvelles approches pour mieux protéger les enfants. C’est dans ce contexte qu’est né le projet de Consensus parental, déployé dans plusieurs districts valaisans depuis 2020. Inspiré notamment du modèle de Dinant, en Belgique, lui-même issu de l’expérience pionnière de Cochem en Allemagne, ce dispositif propose un accompagnement spécifique des séparations parentales impliquant des enfants.
Six ans après son lancement, un colloque international consacré à ces nouvelles approches s’est penché sur les premiers enseignements de l’expérience. Organisé récemment en Valais par la Children’s Rights Academy, avec le Canton, le Service social international, l’Observatoire latin de l’enfance et de la jeunesse et le Groupement européen des magistrats pour la médiation, «Accompagner la séparation parentale et protéger l’enfant: modèles interdisciplinaires innovants» a réuni des praticien-nes, des magistrat-es, des chercheurs/euses et des spécialistes de la protection de l’enfance venu-es d’autres cantons romands et alémaniques ainsi que d’Allemagne, de Belgique, de France et du Québec. L’objectif était de dresser le bilan de l’expérience valaisanne, de confronter les pratiques et de réfléchir à l’avenir de ces dispositifs.
Place centrale de l’enfant
Le modèle du Consensus parental repose sur un principe d’interdisciplinarité. «Les parents ne sont pas les seul-es à devoir coopérer, les professionnel-les aussi, souligne Laure Clivaz Strehmel. Juges, avocat-es, médiateurs et médiatrices, psychologues et spécialistes de la protection de l’enfance sont amené-es à travailler dans une logique commune, avec un objectif partagé: aider les parents à trouver les solutions les plus adaptées aux besoins de leur(s) enfant(s).» Cette collaboration se construit notamment à travers des séances de réseaux interdisciplinaires et des formations communes qui permettent aux différents corps de métier de développer des repères et des modes de travail partagés.
Le dispositif mise également sur la rapidité. En Valais, la première convocation à comparaître intervient dans les deux à quatre semaines après la saisine du tribunal, contre plusieurs mois dans les procédures traditionnelles. Cette intervention précoce permet de limiter l’escalade du conflit et d’offrir rapidement un soutien aux familles. Dans le même esprit, les requêtes sont simplifiées. Les demandes adressées au tribunal sont plus factuelles et se passent des écrits, souvent accusateurs, susceptibles de cimenter le conflit dès le départ. Le dialogue est ensuite privilégié lors des audiences de conciliation et dans les mesures d’accompagnement proposées aux parents, notamment la médiation soutenue financièrement par le Canton. Les parents sont ainsi amenés à construire, de manière responsable, la meilleure solution pour leurs enfants.
Enfin, le modèle accorde une place centrale à l’enfant. Une étude conduite par l’Observatoire latin de l’enfance et de la jeunesse auprès d’enfants de Suisse romande montre que leur souhait est d’être préservé-es des conflits parentaux et de ne pas avoir à choisir, tout en demandant à exprimer leur point de vue et à comprendre les décisions qui les concernent. «En Valais, l’enfant est auditionné-e par les juges avant ses parents, relève Laure Clivaz Strehmel. C’est une manière de reconnaître sa place et de prendre en compte ses préoccupations, tout en la/le tenant à l’écart du conflit.»
Changement de paradigme
L’évaluation effectuée en Valais livre des résultats encourageants. Selon le rapport réalisé à la demande du Canton, le dispositif contribue fréquemment à réduire la conflictualité entre les parents et à mieux préserver les enfants des tensions liées à la séparation. Ces résultats conduisent les autorités à envisager son déploiement à l’échelle du canton.
L’expérience valaisanne n’est d'ailleurs plus isolée. Les cantons de Vaud et de Fribourg expérimentent aujourd’hui des dispositifs similaires, tandis que d’autres initiatives sont expérimentées à Genève, à Berne ou à Bâle. Au-delà des frontières suisses, des projets comparables se déploient également en Belgique, en France, au Canada et dans plusieurs autres pays. Si chaque région adapte le modèle à son contexte institutionnel et culturel, toutes partagent la même ambition: mieux accompagner les familles et protéger les enfants. «Ces initiatives témoignent d’un changement de paradigme, résume Laure Clivaz Strehmel. Il s’agit de passer d’une logique de confrontation à une logique de coopération et de dialogue. En plaçant l’enfant au centre des préoccupations, elles rappellent aux parents que, même si leur couple se sépare, la parentalité, elle, se poursuit.»
Article sur le site de l'Université de Genève